Il est juste 15h, en Guadeloupe, le 29 novembre...
... je viens de terminer une leçon sur l'accord dans le groupe nominal avec mes 3e. Grand soleil. Deux élèves avec qui je discutais sur le pas de la porte s'apprêtent à descendre les escaliers, et moi à ranger mes affaires, le reste de la classe est déjà en bas. Je souris : le cours s'est bien passé, dans une heure la journée est terminée...
C'est alors que la terre s'est mise à trembler.
Une foule d'idées me traversent l'esprit : "tiens, un camion qui passe... non ce n'est pas un camion... tremblement de terre... c'est un tremblement de terre!!!" Les murs de ma salle ondulent, le sol tangue, un bruit sourd monte de la terre, s'infiltrant dans les colonnes du bâtiment, se mêlant au "bling bling bling" des instruments de maths qui choquent le tableau... j'essaye de rester calme, de ne pas céder à cette immense envie de me jeter dans les escaliers, de courir loin, très loin de cette salle aux murs et au sol de caoutchouc!
La raison l'emporte. Je m'avance dans l'embrasure de la porte. Dehors des élèves courent vers le terrain de sport. C'est alors que j'aperçois mes deux élèves, stupéfaites, prêtes à descendre : "les filles, venez vers moi!" Elles accourent du mieux qu'elles le peuvent, les larmes aux yeux, paniquées, l'une a du mal à respirer... je lui frotte le dos en lui disant de rester calme, que ça va aller, que tout va s'arrêter bientôt. Je m'étonne d'entendre ma voix, de pouvoir encore parler alors que le sang bat si fort dans mes oreilles. "Il faut que ça s'arrête... ça devrait s'arrêter là... le bâtiment ne va jamais tenir... il faut que ça s'arrête..."
Au bout d'un temps qui m'a paru une éternité, le sol redevient à nouveau calme. Je lache mes élèves pour qu'elles regagnent le terrain de sport elles aussi. "Rassembler mes affaires... fermer la porte... vite vite... je veux descendre, JE VEUX DESCENDRE!" J'ai toujours dans les jambes cette impression de va et vient, mais mon coeur bat nettement moins vite dans ma poitrine.
En bas, professeurs et élèves sont réunis, plutôt choqués. Certains collègues s'inquiètent pour leurs enfants, se retiennent de téléphoner pour ne pas encombrer les lignes, se retiennent également de ne pas tout planter là pour aller rejoindre leurs proches, comme j'ai moi aussi envie de le faire pour retrouver R.
Je retrouve mes 5e, rassurés de me voir alors que je suis encore toute tremblante! On sourit à nouveau. On se raconte nos impressions. Au bout d'un quart d'heure, l'administration nous demande de regagner nos salles. Mes élèves sont trop énervés pour pouvoir travailler. Alors on parle. Chacun à leur tour, ils évacuent le trop plein de cette minute qui nous a paru si longue, la peur, l'angoisse, l'étonnement. On répète encore les consignes à suivre lors d'un séisme.
J'ai eu un plaisir et un soulagement immenses à retrouver R. à l'appartement. Pour moi la prof, qui étais restée calme, réfléchie, si rassurante devant ses élèves, quelle joie de retrouver des bras qui m'ont enlacée bien fort!
Le séisme, d'une magnitude de 7,4 a été plus intense en Martinique et s'est ressenti de Saint Martin jusqu'en Guyane. Aujourd'hui, les établissements scolaires étaient fermés pour vérification par les services de sécurité.
Mais on est prêts à reprendre une vie normale dès lundi. Parce qu'on vit sur une faille. Parce qu'on le sait. Parce que c'est ça aussi, la vie aux Antilles...
Par Del, Vendredi 30 Novembre 2007 à 18:56 GMT-4 dans Au collège (article, RSS)






